ART DOSE : sommets et sensations, rencontre avec Katy Wright

Katy Wright devant son atelier

Katy Wright est une artiste peintre britannique installée à Bordeaux, où elle vit depuis plusieurs années. Elle est titulaire d’un Master en Beaux-Arts de l’université de Falmouth.

Travaillant principalement à l’huile, elle développe un langage visuel à travers lequel elle interprète et interagit avec le paysage, urbain comme naturel. Appliquée directement au couteau, sa peinture est mélangée à la main, faisant du processus de fabrication de la matière une composante essentielle de son œuvre.

Ses peintures évoluent entre les toits de Bordeaux et la montagne, qu’elle aborde comme un territoire à la fois spirituel et politique, symbole de résilience face à l’anthropocène. Construites à partir de teintes secondaires complexes évoquant des couleurs naturelles, ses toiles portent en elles plusieurs corps à la fois : composition, mémoire et motif. Son travail invite à une forme d’humilité face à l’immensité du paysage, nous rappelant que tout est connecté.


Si vous deviez résumer votre travail en une phrase, laquelle serait-ce ?

Ma pratique consiste en un langage visuel à travers lequel j’interagis avec le paysage et l’interprète.

Qu’est-ce qui vous a mené à la peinture plutôt qu’à un autre médium ?

La texture et la matière de la peinture à l’huile répondent parfaitement au besoin de « ressentir » la préparation et le mélange des couleurs. Le rituel et la dimension intuitive du mélange font également partie intégrante du processus. Cela contribue à créer des couches d’informations qui ne sont pas directement visibles dans l’œuvre finale. La production commence toujours par un dessin souvent assez détaillé, qui vient établir la composition. J’ai voulu ensuite trouver un médium complémentaire, mais aussi en contraste avec la ligne et les traces de crayon. C’est ainsi que j’ai choisi l’huile. Je la mélange et l’applique directement au couteau. Cette préparation fait partie du processus, il est important pour moi de sentir que je fabrique la matière avec mes mains.

Vos peintures urbaines et vos paysages semblent habiter deux territoires différents, y a-t-il un fil qui les relie pour vous ?

Oui, plusieurs choses les relient. D’abord, la matière. À travers ces deux sujets, et même dans de futurs travaux, il y a toujours une fascination; une obsession, presque; pour la matière, dans laquelle j’ai l’impression de plonger. La deuxième chose est la recherche de composition. J’aime trouver une composition qui peut être plusieurs choses à la fois : le paysage, le souvenir d’un endroit, mais aussi une sorte de pattern ou de motif.

Chaque peinture a donc plusieurs corps. Enfin, il y a un besoin de prendre de la distance, de chercher le sommet, mais aussi une envie de reculer pour voir the bigger picture. Nous sommes devenus de plus en plus obsédés par l’individu, tout vouloir, tout de suite, nourrir le « je ». À travers mes peintures, j’aimerais exprimer une sensation d’humilité face au grand paysage, et rappeler que tout est connecté.

Ce glissement vers le paysage naturel, c’est une rupture assumée ou quelque chose qui s’est imposé ?

Un peu les deux. Entre 2022 et 2024, j’ai complété un master en Beaux-Arts à l’université de Falmouth, en Angleterre. Après plusieurs années à ne peindre que les toits de Bordeaux, j’avais senti le besoin d’aller chercher mes vraies convictions, de conceptualiser ma pratique. La durabilité est un facteur politique qui est monté en surface. La montagne est donc devenue une décision concrète, l’utiliser comme symbole et métaphore pour traverser des difficultés, comme le fait de vivre dans l’anthropocène. Pour moi, la montagne est aussi un endroit spirituel, où je deviens pèlerin en quête de quelque chose, ou simplement de moi-même. Cela dit, je trouve aujourd’hui que ces bases de réflexion et de conceptualisation redonnent du sens aux toits. De manière inconsciente, il y avait déjà une signification. J’aimerais exposer les montagnes et les toits ensemble, car je pense qu’un dialogue très intéressant pourrait s’en dégager.

Vous peignez sur le motif, de mémoire ou à partir de photos ? Est-ce que ça change ce que vous cherchez à saisir ?

J’ai envie de répondre : les trois ! Comment est-ce possible ? Je travaille souvent à partir d’une photo que j’ai prise moi-même, qui me permet d’interpréter une structure.

Le dessin me ramène à mon enfance, c’est un langage très important pour moi. Je dessine d’abord la structure, puis je me perds dans la peinture, dans un moment de mouvement et de sensation. Je pense qu’il y a dans tout une part de structure et une part de lâcher-prise. C’est cela qui fait l’équilibre, et dans ma vie personnelle, j’essaie aussi de trouver cet équilibre entre ces deux choses.

La photo me permet également d’accéder au souvenir, qui devient plus actif au moment de peindre; c’est le moment du lâcher-prise. Pendant la production, je ne vois plus la photo que comme une série de formes et de motifs. On pourrait y observer un travail de déconstruction et de reconstruction : un processus qui permet de comprendre, de fabriquer quelque chose de nouveau, et aussi de réparer. Rupture et guérison.

Comment décririez-vous votre palette de couleurs ?

Mélanger les couleurs est pour moi le moment du lâcher-prise. Mes couleurs sont assez complexes à fabriquer, à partir de nombreuses teintes; un peu comme créer un plat à partir de beaucoup d’ingrédients. Je suis sensible à ces teintes complexes, un peu comme aux vibrations des cordes d’un violon ou d’une guitare : ça communique sur plusieurs niveaux. On pourrait observer que les couleurs que j’utilise se rapprochent des couleurs secondaires; les verts, les oranges, les violets; qui sont par nature plus complexes, fabriquées à partir d’au moins deux couleurs primaires.

Y a-t-il une couleur que vous n’arrivez pas à quitter, ou au contraire une que vous évitez ?

Pour faire suite à ce que je viens de dire, je dirais qu’il est rare que j’utilise une couleur directement sortie du tube sans la transformer. Les couleurs que je crée ressemblent souvent à des teintes naturelles. Je ramasse des petites pierres en montagne et les garde dans mes poches pour leurs couleurs.

Y a-t-il une lecture de votre travail par quelqu’un d’autre qui vous a surprise ?

J’ai été agréablement surprise récemment par quelqu’un qui a perçu des liens avec l’humain dans mon travail. Je m’interroge depuis toujours sur notre place sur terre, et je m’inquiète énormément de la situation actuelle de notre planète. Récemment, mes œuvres ont eu une ressemblance avec la peau : les couleurs de mes montagnes reflètent la chair humaine, et à l’inverse, mes paysages urbains peuvent avoir des reflets de montagne dans les teintes que je leur donne. C’est ma façon de montrer que tout est connecté, et de décentrer l’importance de l’humain.

L'ouvre Ink and flesh on gold

Avez-vous des expositions ou des projets en cours pour cette année ?

J’ai plusieurs pistes pour exposer mon travail cette année et je prépare actuellement un maximum d’œuvres. Je participerai également à des expositions collectives pour réunir des idées et ouvrir davantage de dialogues.

Travaillez-vous en ce moment sur une série particulière ?

Je suis actuellement passionnée par les dichotomies entre l’urbain et le paysage. Depuis deux ans, mes œuvres sont centrées davantage sur la montagne. Récemment, j’ai eu de nouveau envie de dessiner Bordeaux, et j’adorerais exposer les deux ensemble, pour que les toits et les montagnes puissent « discuter » dans un espace de galerie. Par ailleurs, les nuages attirent beaucoup mon attention depuis quelque temps. Ce serait intéressant de changer d’élément et de regarder vers le ciel.

Suivez Katy Wright sur Instagram pour suivre son actualité et découvrir plus de ses œuvres !