ART DOSE : Territoires en mutation par Caroline desile

Caroline Desile

Architecte urbaniste pendant 15 ans et diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville, Caroline Desile s’est naturellement dirigée vers un parcours artistique guidé par sa passion pour le Land Art, l’architecture moderne et brutaliste ainsi que les paysages façonnés par le temps. 

La céramique est le moyen pour l’artiste d’explorer et d’exprimer la relation entre Humanité, Architecture et Nature.

Chaque pièce devient un fragment de territoire, un microcosme où matière, lumière et espace se rencontrent pour évoquer le vivant.

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Comment décririez vous votre travail à quelqu’un qui le voit pour la première fois ?

Je réalise des sculptures modulaires en grès, pensées comme des micro-architectures stratifiées évoquant des territoires utopiques ou des vestiges imaginaires.

Vous avez une formation en architecture et urbanisme et vous avez travaillé plusieurs années dans ce domaine avant de vous consacrer totalement à la céramique.

Comment votre formation en architecture influence-t-elle votre manière de penser et créer vos pièces ?

Ma formation d’architecte urbaniste influence profondément ma perception de notre environnement et nourrit mes inspirations.

Je suis captivée par le Land Art, l’architecture, notamment moderne et brutaliste, mais aussi par les paysages façonnés par le temps : reliefs, strates, érosions.

À travers la matière j’ai découvert un nouveau terrain exploratoire, dans la continuité de mon parcours, à la fois concret et symbolique. Le travail sur la modularité me permet d’envisager chaque œuvre comme un fragment de territoire, une réinterprétation de notre monde, construit ou organique, en perpétuelle mutation.

Mon parcours influe aussi sur mon processus créatif. À partir d’un mot ou d’une intuition, je réalise une esquisse, puis vient la mise en géométrie : le passage de l’idée au plan avec la réalisation d’un patron. Cette étape, héritée de l’architecture, prépare ensuite la phase de façonnage et d’édification de ces micro-architectures.

Travaillez-vous avec des intentions précises ou laissez-vous la matière vous surprendre pendant la création ?

Il y a toujours un peu des deux dans mes créations.

Les croquis s’inscrivent dans une réflexion globale et suivent toujours une intuition, une pensée parfois fulgurante, parfois fugace, qui n’est pas forcément “maîtrisée” mais issue de mes différentes sources d’inspiration.

Ensuite, une fois convaincue par un croquis, son dessin “technique” s’inscrit dans une étape précise de patronage. Mais dès que les mains touchent la terre, un nouvel équilibre se crée : d’abord guidée par ces patrons, mes mains s’en libèrent progressivement pour donner libre court à des volumétries plus spontanées, à une expressivité de la matière liée au geste.

Vos œuvres évoquent un rapport entre l’homme, la ville et la nature, comment ces liaisons se manifestent-t-elle dans vos créations ?

Mon travail se déploie autour de formes architecturées ou organiques, pensées comme des entités autonomes mais ouvertes à l’assemblage et à la recomposition — à l’image des dynamiques qui structurent villes et paysages. Elles peuvent évoquer des territoires urbains, des villes utopiques ou des vestiges, autant que des reliefs naturels façonnés par l’érosion, ou selon le regard porté, des formes anthropomorphiques.

L’architecture apparaît comme une nouvelle couche terrestre, une trace laissée par l’ère anthropocène sur le sol et sur la matière même. Le geste et l’expressivité brute du matériau rendent visible cette présence humaine dans le paysage. C’est dans cette tension entre construction et érosion, culture et nature, que se tisse le lien entre l’Homme, la ville et le territoire.

Beaucoup de vos pièces jouent sur le contraste entre plein et vide, sur les lignes architecturales qui se dessinent dans l’espace. Votre travail semble inviter le regard à explorer l’espace, est-ce une manière de proposer une expérience immersive ou plus contemplative ?

Le vide, qu’il s’agisse des creux dans les pièces ou de l’espacement entre des modules, joue un rôle tout aussi important que la matière construite. Un peu comme l’espace entre des constructions dessine l’espace public, lieu de rencontre et de sociabilité, le vide devient ici l’espace de dialogue, l’interface avec le spectateur qui peut intervenir dans la composition.

Par ce jeu entre plein et vide, l’œuvre devient appropriable et un territoire d’exploration. Ces interstices, tout comme les aspérités de la matière, se transforment en lieux de rencontre entre l’ombre et la lumière, révélant une temporalité mouvante et invitant à une expérience à la fois immersive et contemplative.

Voyez-vous vos pièces plutôt comme des objets, des paysages ou des installations ?

J’imagine mes pièces comme des fragments de territoire : des sculptures modulaires où l’interaction visuelle et gestuelle du spectateur participe pleinement de leur perception.

Chaque élément est autonome, mais leur association compose un paysage plus vaste, fait d’ombres et de lumières, de plis et de reliefs. Certains projets prennent ainsi la forme d’installations, reconstituant un territoire imaginaire dans lequel on est invité à se mouvoir et à interagir avec les œuvres.

La lumière y joue un rôle fondamental : elle écrit le temps et l’espace sur les œuvres, révèle les reliefs, anime les surfaces et transforme la perception des sculptures au fil des heures. Par ces jeux d’ombre, chaque pièce s’inscrit dans une temporalité mouvante et fait de l’espace un élément actif de la sculpture.

Comment votre perception de votre propre travail a-t-elle évolué depuis votre première exposition jusqu’à aujourd’hui ?

Au début, même si les notions de relief, de modularité, d’assemblage et de matérialité étaient déjà présentes, mon travail restait encore lié à la fonction et à la perception de l’objet.

Progressivement, j’ai compris que je cherchais avant tout à développer une réflexion plus large sur notre rapport à ce qui nous entoure, à l’environnement, à la lumière et à la matière, dans une forme de jeu constructif.

L’écriture autour de ma démarche m’a aussi permis de clarifier les liens entre mon parcours en architecture et mon travail de sculpture. Aujourd’hui, cette recherche s’oriente davantage vers la question de la trace humaine et de notre inscription dans le paysage.

Comment situez-vous aujourd’hui la céramique, entre art, artisanat et design, face à l’intérêt croissant des collectionneurs ?

La céramique est issue de l’artisanat, mais elle ouvre un champ d’expérimentation immense qui a depuis toujours permis d’en repousser les limites.

Aujourd’hui, elle occupe une place de plus en plus visible dans le champ de l’art contemporain et attire, c’est vrai, un intérêt croissant de la part des collectionneurs.

Ce qui me passionne, c’est précisément cette porosité entre savoir-faire, recherche plastique et réflexion conceptuelle. La céramique véhicule une histoire, une mémoire du geste et de la matière qui lui permet de produire des expériences sensibles, au même titre que tout autre médium.

Avez-vous des directions que vous n’avez pas encore explorées mais qui vous attirent ?

Toute forme d’expérimentation, qu’elle soit uniquement liée au grès ou en association avec d’autres matériaux (bois, pierre, métal par exemple).

Je suis attirée également par le fait d’approfondir des recherches et des installations en lien avec mes réflexions sur l’architecture, la géologie, la lumière et la matière.

Avez-vous des projets / expositions à venir qui vous enthousiasment particulièrement pour cette année 2026 ?

Actuellement je participe à une exposition collective jusqu’à mi-avril, Corps Terre Fibres, à la galerie Scène Ouverte à Paris, ainsi qu’à plusieurs projets en cours.

Certaines pièces seront également présentées à la future boutique du MADD à Bordeaux lors de sa réouverture.

Et j’espère que d’autres projets viendront s’ajouter en 2026.